Supposons que vous soyez décidé à créer la condition mentale et physique qu’il faut pour que l’Eveil vienne. Je vous suggère de prendre les renoncements comme un défi à vous-même et de gagner. C’est une sorte de guerre intérieure (le mot est plus juste que lutte ). Ne croyez pas pouvoir les appliquer du premier coup, mais d’échec en échec, de prise de conscience en prise de conscience, vous finirez pas vous mettre dans l’état de propreté morale où l’Eveil pourra éclore. Les malentendus sur ces 35 renoncements (en 13 catégories) sont fréquents. D’ordinaire on les discute en Groupes de Chercheurs, mais je vais me risquer à commenter les malentendus les plus fréquents.
Voici ce qu’il ne faut plus faire si vous aspirez à l’Eveil.

 

1. Ne plus mentir.

Il est rare de mentir consciemment. Mais on ment sans cesse aux autres et surtout à soi même… sauf sur son lit de mort. Entendons-nous bien, il n’est pas question de dire des vérités qui blesseront ou qui provoqueront des drames. Il faut apprendre à jouer sur les mots (cela devient vite très amusant). Il y a aussi des façons d’esquiver les problèmes, par exemple en posant une question à toute question. On peut aussi se taire habilement. Mais ce ne sont que des façons préparatoires pour éliminer le mensonge. L’idéal, comme en Art Martial pour le combat, est de faire ce qu’il faut pour ne jamais se trouver dans une situation où l’on sera contraint de devoir mentir ou de dire une vérité qui blesse il y a de nombreuses Histoires de Sagesse sur cette question.

 

2. Ne plus jouer.

Là aussi je suis souvent navré de voir que l’on comprend mal cette condition. Par jouer on entend jouer un rôle et déconner.
C’est aussi ce qui fait plaisir sur le moment, mais qui va bloquer dans l’avenir, une régression négative telle que s’amuser pour s’étourdir (drogue naturelle, nous plongeant encore plus dans le sommeil ). Normalement, un Eveillé n’a plus à jouer pour passer le temps ; mais ne plus jouer ne signifie pas cesser de jouer pour se dépenser physiquement, pour exercer sa précision ou son intuition, ou pour le plaisir de retrouver momentanément la spontanéité de son enfance (régression positive). Les Maîtres sont très gais et très drôles : il n’y a aucune raison de tuer l’enfant qui est en nous. Au contraire, l’idéal est de retrouver l’innocence et la pureté de notre enfance, car en nous existent trois personnes : l’enfant qui nous étions et que nous sommes encore, le parent lorsque nous imitons l’un de nos parents, l’adulte dans les rares cas sérieux.

 

3. Ne pas chercher à connaître le jardin secret des autres.

La curiosité est très positive, mais il y a des curiosités dites malsaines. Par exemple, on me pose souvent des questions indiscrètes sur les défauts de certains Maîtres célèbres. C’est un très mauvais signe d’éveil. Qu’importe le travers des Maîtres, c’est ce qu’ils ont enseigné de positif qui compte. Si l’on renonce à ce genre de curiosité sans intérêt (malsaine même) on arrivera au stade où l’on aura une certaine répulsion à voir « par le trou de la serrure » les feuilletons TV où des acteurs se disputent, intriguent, pour toujours les trois même raisons : la position dominante, le cul, le fric… comme au Zoo, section des singes (le fric, pour eux, étant les caouettes). Mais il peut être utile de voir quels jardins secrets certains croient cacher, comme lors des débats politiques où sont courants les non dits, langues de bois, mensonges et oppositions systématiques.

 

4. Ne pas parler d’Arts Martiaux, ni de Recherche d’Eveil.

Classiquement on doit être tellement discret que tout le monde doit ignorer que vous pratiquer un Art Martial ou que vous aspirez à vous éveiller. Les raisons sont multiples. Même bavarder sur ces sujets avec vos amis de Recherche n’est pas conseillé, ces bavardages sont comparables à parler de lumière et de couleur entre aveugles de naissance et il y a un risque de développer les pièges d’illusion. Lorsque vous n’aurez plus envie de parler de Recherche, d’Eveil, de Sagesse ou d’Art Martial… ce sera un bon signe d’évolution. Vous serez probablement dans l’Eveil sans vous en rendre compte. Car, ce qui est amusant, c’est que s’il existe de nombreux Hommes qui ignorent être dans un état hypnotique léger, absents, il existe aussi des Eveillés qui s’ignorent. C’est vous dire combien il est délicat de juger les autres, d’autant qu’il y a des niveaux d’Eveil. Buddha était un… 10e Dan d’Eveil, l’Eveil suprême…mais il y a aussi les 1er Dan et même les 6e Kyu.

 

5. Ne pas parler de politique, de guerres et d’ injustice.

Rien de tel que la politique pour se disputer entre amis et considérer que les autres sont des cons. Or, lors des élections, partout dans le monde démocratique, on arrive toujours à peu de chose près à 50/50 des voix pour et contre. Il y a comme un défaut quelque part, non ?
Les guerres et les conflits armés ont toujours une base d’intérêts personnels derrière une façade d’honneur patrie etc.
Quant à justice-injustice ce sont des choses très relatives (tout dépend de la période : vous êtes décorés si vous tuez en temps de guerre, vous êtes condamnés à mort si vous tuez en temps de paix…), et subjectives ( toujours plus et jamais assez ). De toutes façons, reconnaissons qu’en parler ne changera en rien le cours des choses… Ce sont ceux qui ont le pouvoir qui décident.

 

6. Ne pas parler de choses ménagères :

Toilettes, vêtements, beauté, âge. Comme dit le dicton : les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Ces renoncements datant de nombreux siècles, vous noterez qu’il n’est pas dit ne pas téléphoner plus de 2 minutes, mais vous devriez vous y exercer. C’est un temps largement suffisant pour dire l’essentiel… si l’on ne s’engage pas dans les états d’âme. La plupart des Maîtres refusent les conversations au téléphone ou sont très brefs parce que l’on y dit ce que l’on ne dirait pas les yeux dans les yeux. C’est tout dire.

 

7.Ne pas parler de soi, de son passé, de ses goûts personnels, de ses aïeux, de ses parents, de son origine, pays, ville, race, religion, de différence de sexe ni de sexualité… (*)

C’est cruel de le constater : rares sont ceux qui s’intéressent à vous ( le cimetière est plein d’hommes qui se croyaient indispensables et intéressants ). Et même, leur faux intérêt n’a souvent pour but que de vous mettre en condition pour qu’ils parlent d’eux. Ce n’est même pas pour jouer au ping-pong d’idées. Faites cette expérience significative par jeu (encore un bon jeu) : si vous avez commencé une longue explication, arrêtez vous à la fin d’une phrase si votre interlocuteur tousse, détourne le regarde, baille ou autre… il est rare qu’il se rende compte que vous n’avez pas fini votre histoire ou de donner votre avis, et il se mettra aussitôt à parler. La vérité est que, lorsque vous parliez, vous l’empêchiez de parler.
En règle général, il faut arriver à ne parler que lorsqu’on vous a posé plusieurs fois des questions précises. Et même dans ce cas il est toujours intéressant de répondre par une question, ou de poser les mêmes questions à votre interlocuteur, en lui demandant ce qu’il répondrait et en lui donnant (surtout) l’impression que c’est lui le plus important et que vous êtes insignifiant ou médiocre (bien entendu, suggestion à ne pas appliquer dans un entretien d’embauche ou de boulot…)

 

8. Ne pas critiquer ni juger.

Cette condition primordiale, particulièrement importante dans le domaine des Arts Martiaux, va être difficile à respecter, car en jugeant et en critiquant les autres, on se sent à bon compte et artificiellement supérieur. L’ennui est qu’en trichant ainsi, on ne peut espérer Etre un jour, et qu’en s’attachant aux défauts des autres on finit par les imiter et que l’on ne peut voir leurs qualités. Ne pouvant s’inspirer des qualités des autres, on reste petit. L’autre ennui de juger et de critiquer est que l’on tombe dans les 8 pièges d’illusion classiques. Enfin, attendu que l’on ne peut valablement juger que ce qui nous est inférieur… il y a de quoi s’étonner d’être entouré de si nombreux experts charlatans et petits juges cherchant à abaisser les autres pour se sentir en haut de leur pyramide… virtuelle. Egalement, pourquoi rechercher les ennuis puisque si l’on critique et juge… on va automatiquement suggérer aux autres de mieux nous observer et… nous serons inévitablement critiqués ( pour vivre heureux vivons cachés ). Ce qui ne sera jamais à notre avantage (attendu que nous ne serons jamais parfaits à leurs yeux).

 

9. Ne pas être envieux, jaloux, possessif, coléreux.

Ces comportements, sources de douleurs (comme on dit en bouddhisme pour les peines et les ennuis) sont également dus à une vision faussée du monde (extérieur) et une fausse échelle de valeurs (échelle de ce qui est le plus important). Ces travers, nés du sommeil, proviennent également de régressions négatives (infantiles ou rituel animal) et de la peur. Peur de perdre un acquis (pour jalousie et possession) et peur de perdre une position dominante (pour la colère). La colère est un signe de peur.

10. Ne pas chercher à progresser vite.

Tout Homme ignorant, non éveillé, a envi de progresser le plus vite possible, parce qu’il croit que sa progression viendra d’acquis nouveaux, supplémentaires.
Or, tout est à redécouvrir en nous. Ce n’est pas ajouter qu’il faut faire, mais enlever ( libérer ce qui bloque). Le Travail à effectuer est en creux, comme image traditionnelle on enlève des pelures à un oignon. De toutes façons, on peut réduire le temps de certaines fonctions (en enlevant des blocages) mais on ne peut pas, par la volonté, s’éveiller vite, pas plus que l’on ne peut pas… dormir vite. En plus, ce ne sont pas les grands efforts qui peuvent nous faire progresser, l’autosatisfaction qu’ils entraînent bloque et incite à être irrégulier. Ce sont les petits gains quotidiens qui font évoluer aussi vite que possible (selon votre détermination, votre persévérance et selon vos dons.)

 

11. Ne pas rechercher des pouvoirs tels que l’efficacité pour être le N°1…

(ce qui est relatif, on est le meilleur parmi des moins bons), chercher la fortune (plus on la voudra plus elle fuira), rechercher des pouvoirs paranormaux (tels que transmission de pensée, transes, lévitation, etc….), la forme par doping, drogues etc… chercher à connaître l’avenir par divination, astrologie, magie, etc. Ce genre de curiosité malsaine type prouve l’absence d’intuition et de jugement de cause à effet, donc de sommeil… et, comme dit l’autre, je ne suis pas superstitieux parce que ça porte malheur… ça porte malheur, parce que devenant de plus en plus endormi on fait de plus en plus d’erreurs. Des pouvoirs peuvent venir grâce à l’Eveil, c’est vrai comme épiphénomène (ce qui s’ajoute à l’Essentiel sans le modifier), mais jamais l’inverse.

 

12. Ne pas avoir besoin de communication avec les autres.

Le besoin de communiquer, de parler et la crainte de se retrouver seul avec soi, montrent à quel point on a peur de faire face à ce que l’on est. On veut communiquer… faire du bruit, comme dans les poulaillers. Si la plupart des monastères (dans toutes les religions et toutes les cultures), et si les Dojo imposent le silence, c’est qu’il est essentiel. Une chose est certaine, plus l’homme évolue, moins il a besoin de parler (du moins avec les endormis ). Si bien que l’on a souvent (à un certain stade à la tentation de s’isoler, de devenir ermite. Mais en évitant les chocs de la vie sociale, on peut facilement tomber dans l’illusion d’avoir atteint l’Eveil.

 

13. Ne pas chercher à aider les autres.

Il est stupéfiant de constater que les Hommes les plus endormis ou les moins doués sont toujours ceux qui veulent aider ou conseiller ou rectifier les erreurs des autres. Avant d’aider il faut s’aider soi même et Etre. Il faut aussi apprendre quand et comment aider. Il est exact qu’aider c’est payer (rendre ce que l’on a fait pour vous) mais on ne doit aider que si on vous le demande à plusieurs reprises en insistant. Si on ne vous demande rien, c’est que vous ne devez pas aider. Ce n’est pas une règle absolue, mais je vous suggère de vous méfier de ceux qui veulent vous aider, vous conseiller, ou vous corriger… lorsque vous ne leur avez rien demandé.

 

(*) Apprendre à se taire :
A propos de ne plus parler de…, il me semble important de vous préciser que l’on n’entend pas seulement ne pas bavarder, se taire, ne rien dire… avec sa langue et ses lèvres, mais qu’il ne faut pas non plus verbaliser au fond de la gorge. On doit finir par ne plus parler dans sa tête… si l’on ne veut pas se retrouver, un jour, en train de se parler tout seul, et même de finir schizophrène (un trouble mental qui touche les deux tiers des… fous internés, et les quatre tiers des… emmerdeurs.)
Il ne faut pas, non plus, confondre se taire volontairement (… mais je n’en pense pas moins ! ) et se taire naturellement parce que l’on n’a plus besoin de faire du bruit avec la bouche.. et que l’on se fiche totalement de ce qui est devenu sans réel intérêt. Cela semble impossible, mais c’est moins difficile qu’il n’y parait à première vue. Bien entendu, il faut s’y exercer et s’amuser (en voilà un jeu qu’il est bon !) à se créer une plage de silence mental, de temps en temps, au Dojo ou dans la rue par exemple, et durant cette plage de vite-plein être à la fois relaxé et ultra-vigilant (comme les chats le sont), ou regarder tout avec le même œil attentif non critique (sans comparer, sans juger) du petit enfant qui découvre tout. Observer le regard des enfants, pur, attentif, présent, lorsqu’ils sont dans leur poussette ou portés dans les bras ; ils voient tout, ils sont fabuleusement observateurs et vigilants… par rapport à vous.

Henry Plée